L’arpentage : une méthode de lecture collective au service des transitions
ENtretien avec Anne Laborde
Dans un monde où les transitions écologiques et sociétales exigent de nouvelles formes de coopération, certaines pratiques émergent comme des leviers puissants pour fédérer et agir. L’arpentage, méthode de lecture collective héritée des cercles ouvriers, en est un exemple frappant. Découvrez dans cet entretien avec Anne Laborde - déléguée générale des Dirigeants responsables Rennes-Bretagne - comment cette méthode peut transformer nos approches collectives, notamment à travers l’exemple de la bande dessinée Algues vertes, l’histoire interdite.
Vous travaillez actuellement sur un mémoire autour de l'arpentage et de son utilisation pour accompagner les transitions. Pourriez-vous commencer par nous expliquer ce qu’est l’arpentage ?
Bien sûr ! L'arpentage est une méthode de lecture collective et critique qui trouve ses origines dans les cercles ouvriers du XIXᵉ siècle. À l'époque, l'objectif était de désacraliser l'objet livre et de rendre accessible la lecture à ceux qui n'y avaient pas accès. Il s’agit de parcourir ensemble un ouvrage, souvent complexe, en le divisant en sections que chaque participant lit individuellement avant de partager ses impressions avec le groupe. Cette démarche collective enrichit la compréhension, car chacun apporte son point de vue, ses émotions et ses interprétations, tout en s’appuyant sur la coopération et le débat.
Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer cette méthode, notamment avec une bande dessinée comme “Algues vertes, l’histoire interdite” ?
Tout a commencé avec mon intérêt pour la bande dessinée documentaire, qui permet d’aborder des sujets complexes de manière accessible et souvent ludique. L’ouvrage Algues vertes, de la journaliste Inès Léraud et de l’illustrateur Pierre Van Hove, est particulièrement pertinent pour le territoire breton. Cette enquête journalistique, sur un problème environnemental très local mais aux répercussions globales, suscite des émotions et favorise l’engagement. J’ai voulu expérimenter l’arpentage avec cet ouvrage pour voir comment il pouvait non seulement informer, mais aussi créer un espace de dialogue et de réflexion critique dans un cadre collectif.
L’arpentage est plus qu’une simple lecture collective : c’est un exercice de coopération et de confiance qui transforme les savoirs en actions et les émotions en engagement collectif.
Anne Laborde
Quelles sont les spécificités de cette méthode en entreprise ? Peut-elle être un levier pour accompagner les transitions ?
Absolument. L'arpentage est un exercice d'intelligence collective qui repose sur la confiance et la coopération. En entreprise, il peut servir à s’approprier des contenus complexes comme des plans stratégiques, des rapports d’impact, ou même des documents internes. Cela permet de désamorcer des incompréhensions, de générer des émotions positives autour d’un sujet parfois aride, et de fédérer les équipes. Prenons l’exemple d’une collectivité qui travaille sur son plan climat : au lieu de le lire de manière individuelle et isolée, les équipes pourraient l’arpenter collectivement. Ce format encourage la participation active, l’interprétation collaborative et une appropriation émotionnelle du contenu. À terme, cela favorise une meilleure adhésion et une action collective plus cohérente.
Comment l'arpentage se déroule-t-il concrètement ? Y a-t-il des conditions idéales pour le mettre en place ?
Le processus est simple. On commence par diviser l’ouvrage en plusieurs parties et, symboliquement, on déchire ou on photocopie les pages. Chaque participant lit sa section individuellement, puis partage ses ressentis avec le groupe. Ce temps de restitution permet de reconstituer ensemble le contenu global tout en y ajoutant une dimension émotionnelle et critique. Un temps de débat clôture l’arpentage. Le format fonctionne idéalement avec 8 à 12 participants, bien que j’ai expérimenté avec des groupes allant jusqu’à 24 personnes. Au-delà, il devient plus difficile de maintenir une atmosphère de confiance propice à des échanges authentiques. La durée de l’atelier dépend de l’ouvrage choisi, il faut idéalement prévoir au moins 2 heures 30.
Quels retours avez-vous obtenus lors des ateliers d’arpentage que vous avez organisés ?
Les retours ont été très positifs. Même dans des cadres où les participants ne choisissent pas d’être là, comme dans certaines formations ou entreprises, l’arpentage permet une véritable appropriation collective des sujets abordés. Ce qui ressort souvent, c’est la richesse des échanges : les participants découvrent d’autres perspectives et remettent en question leurs propres biais. Certains ont même partagé des réflexions très personnelles, ce qui est rare dans un cadre professionnel.
Un dernier mot sur le potentiel de l’arpentage dans un monde en transition ?
Oui, je pense que cette méthode a un énorme potentiel pour réconcilier les savoirs, les émotions et l’action collective. Dans un monde où les transitions nécessitent un changement profond de nos modes de pensée et de coopération, l’arpentage offre un espace unique pour apprendre ensemble, se remettre en question et, surtout, agir de manière concertée.