Robustesse ou performance : et si l'optimisation devenait notre plus grand risque ?
Cet été encore, des forêts brûlent. Des canicules s'enchaînent, brisent des records, dévastent des récoltes. Les rapports scientifiques le confirment sans ambiguïté : le XXIe siècle sera turbulent. Et pourtant, la réponse collective reste souvent la même - optimiser, accélérer, être toujours plus performant. Le biologiste Olivier Hamant propose une autre boussole, tirée de millions d'années d'évolution du vivant : la robustesse. Une thèse qui bouscule nos façons de piloter les organisations - et qui ouvre des perspectives inattendues pour ceux qui veulent durer.
Ce que l'été breton révèle
Le 22 juin, la Bretagne franchit des seuils que personne n'avait encore vus. À Rennes, le thermomètre atteint 40,6°C - battant le record de 40,5°C établi seulement en 2022. À Quimper, 36,1°C, effaçant un record qui datait du 30 juin 1976. Pas d'effondrement visible. Juste des chiffres qui n'auraient pas dû exister en juin, dans une région réputée pour son climat tempéré.
Le 6 juillet, les abonnés du réseau Eau du Ponant reçoivent un SMS : "ALERTE SÉCHERESSE : Le niveau d'alerte sécheresse est activé. Réduisez vos consommations et respectez les premières restrictions." Un SMS d'alerte sur la ressource en eau. En Finistère. En juillet.
Le 13 juillet, les landes du cap Fréhel prennent feu. 38 hectares de bruyères et d'ajoncs partis en fumée sur ce Grand Site de France des Côtes-d'Armor. La végétation était desséchée depuis des semaines - "phénomène sèche-cheveux", selon le garde du littoral. Katell Lorre, éleveuse qui fait pâturer ses animaux dans ces landes depuis six ans, formule ce qu'elle voit : "J'ai vu de la bruyère fleurie séchée sur pied, comme de la tisane ! Je n'avais jamais vu ça."
C'est dans ce contexte qu'a été prise la photographie qui ouvre cet article. Quelque part dans la région brestoise, deux ouvriers en nacelle élévatrice - machine précise, optimisée pour travailler en hauteur - avec un parasol de jardin ficelé à la rambarde. La nacelle fait parfaitement son travail. Mais elle a été conçue dans un monde où l'été n'atteignait pas 40°C à Rennes. Personne n'a intégré ça dans ses paramètres. Le parasol, lui, n'était pas dans les specs. Et pourtant, c'est la seule chose qui répond au réel.
Ce décalage entre l'outil conçu hier et le monde vécu aujourd'hui est précisément le point de départ du biologiste Olivier Hamant, directeur de recherche à l'INRAE et directeur de l'Institut Michel Serres. Sa question : comment les êtres vivants parviennent-ils à durer des millions d'années dans un monde constamment fluctuant ? Et si nos organisations avaient quelque chose à en apprendre ?
La photosynthèse gaspille 99 % de l'énergie solaire. C'est son génie.
Hamant a fait cette découverte dans son propre laboratoire, en étudiant la formation des fleurs. Il cherchait à comprendre comment les plantes produisent des formes reproductibles. Son hypothèse de départ : elles devaient contrôler précisément la croissance de leurs cellules. La réalité était inverse. Les plantes augmentent l'hétérogénéité locale - et c'est précisément ce désordre apparent qui génère des formes stables.
La photosynthèse illustre le même principe. Son rendement énergétique est de l'ordre de 1 %. Les plantes "gaspillent" 99 % de l'énergie solaire disponible. Selon la logique de la performance, c'est une absurdité. Selon la logique de la robustesse, c'est une décision évolutive : conserver d'immenses marges de manœuvre pour faire face aux fluctuations lumineuses, climatiques, biologiques.
Les plantes ne sont pas performantes. Elles sont robustes. Et c'est pour ça qu'elles sont encore là, depuis des milliards d'années.
Sa définition de la robustesse est précise :
"La capacité d'un système à se maintenir stable sur le court terme et viable sur le long terme, malgré les fluctuations. La robustesse ne vise ni le maximum, ni l'optimum, mais la sous-optimalité - pour pouvoir parer aux aléas."
Olivier Hamant, directeur de recherche à l'INRAE et directeur de l'Institut Michel Serres
Cinq mécanismes que le vivant cultive et que nos organisations évitent
Hamant identifie cinq mécanismes fondamentaux par lesquels le vivant construit sa robustesse. Cinq "contre-performances" apparentes :
- Lenteur : le temps long permet de multiplier les interactions et d'affiner les ajustements.
- Erreurs et incertitudes : l'aléa n'est pas un bug à corriger mais une information à intégrer.
- Redondance : disposer de plusieurs chemins vers la même fonction, même quand l'un d'eux suffirait.
- Incohérence : coexister avec des logiques contradictoires sans les résoudre de force.
- Inachèvement : ne pas figer les systèmes, laisser de la place à l'évolution.
La propriété émergente de ces cinq mécanismes ? "Du jeu dans les rouages" - des marges de manœuvre qui permettent au système de tenir malgré les turbulences. Là où la performance cherche à tout contrôler, la robustesse accepte l'incontrôlable pour mieux le traverser.
Ce que ça change pour piloter une organisation
Transposé aux organisations, ce cadre invite à revisiter quatre rapports fondamentaux.
Le rapport à l'objectif. La performance pousse à définir un objectif unique, le mesurer précisément, l'atteindre par le chemin le plus court. La robustesse pose d'abord une autre question : cet objectif est-il adapté à un monde fluctuant ? Elle privilégie les objectifs pluriels et le "stress test" - si les conditions changent brutalement, qu'est-ce qui reste de mon modèle ? - aux indicateurs de performance classiques.
Le rapport au temps. Hamant formule la différence ainsi : dans le monde de la performance, on utilise de la matière pour gagner du temps. Dans le monde de la robustesse, on utilise du temps pour gagner de la matière - récupérer, transmettre des savoirs, itérer par cycles. Ralentir n'est pas une faiblesse : c'est ce qui permet de traverser les turbulences sans se briser.
La coopération avant la compétition. Les systèmes robustes s'appuient sur la diversité des liens, pas sur la concentration des ressources. Cartographier ses interdépendances avec le territoire, créer des contenus partageables, sanctuariser ses réseaux : autant de pratiques contre-intuitives dans une logique d'optimisation pure - et pourtant décisives en période de turbulence.
L'hétérogénéité comme ressource. Diversifier les profils, les clients, les approches. Conserver des réserves dormantes - financières, humaines, de compétences. Ce que Hamant nomme le "gras stratégique" : l'apparente inefficacité qui devient une bouée de secours quand les conditions changent.
Les systèmes changent par les marges
Hamant illustre la dynamique du changement par les nuées d'étourneaux. Ce sont les oiseaux à la périphérie du groupe - ceux qui voient les fluctuations extérieures - qui initient les changements de direction. Ceux au centre ne voient que leurs voisins. Même logique pour les systèmes biologiques et sociaux : tout basculement émerge des marges.
Ce qui se joue aujourd'hui à la périphérie - les entreprises qui expérimentent de nouveaux modes de gouvernance, qui repensent leur rapport au territoire, qui substituent le stress test à l'objectif de performance annuelle - ce ne sont pas des utopies marginales. Ce sont les signaux du monde robuste qui vient.
Accompagner ces organisations dans ce mouvement : identifier leurs fragilités, construire leurs marges de manœuvre, mobiliser l'intelligence collective pour traverser les turbulences - c'est le cœur de ce que nous faisons chez Hippocampe. Non pas optimiser ce qui existe. Ouvrir ce qui résiste.
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